Construction durable :
comment va-t-on construire le futur de la filière ?

Fabienne GOUX-BAUDIMENT
Futurologue et prospectiviste
Fabienne Goux-Baudiment est une futuriste française et experte en prospective française, reconnue pour son travail de prospective opérationnelle et de conseil politique.
Elle est fondatrice et directrice du cabinet de conseil proGective, spécialisé dans la recherche, l'analyse et la mise en œuvre de prospective.
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Face aux mutations rapides de notre environnement, l'immobilisme n'est plus une option pour les dirigeants du BTP. Mais comment s'orienter quand les repères traditionnels s'effacent ?
Ensemble, analysons la viabilité des nouveaux modèles, décryptons les signaux faibles et dessinons les contours d'une construction durable performante, résiliente et finançable. Analyse.
Les grands principes de la construction durable
Qu’entend-on précisément par développement durable appliqué au bâtiment ?
La construction durable désigne l’ensemble des pratiques visant à concevoir, réaliser et exploiter des ouvrages en limitant leur impact environnemental sur l’ensemble de leur cycle de vie. Le tout, en garantissant leur solidité technique, leur habitabilité et leur capacité d’adaptation aux conditions futures.
Une véritable démarche de construction durable s'articule autour de quatre exigences opérationnelles :
- Efficacité énergétique et sobriété : réduire drastiquement la consommation d'énergie et d'eau en exploitation, en visant des standards de bâtiment basse consommation (BBC) ou de bâtiments à énergie positive.
- Décarbonation des composants : évaluer précisément l’empreinte carbone globale via une analyse du cycle de vie (ACV) rigoureuse, appuyée sur les Déclarations Environnementales et Sanitaires (FDES) des composants.
- Économie circulaire : diminuer radicalement les déchets, systématiser le tri sur chantier et privilégier l’utilisation de matériaux durables, recyclés ou renouvelables.
- Qualité environnementale et sanitaire : garantir un cadre de vie respectueux de l'environnement et de la santé humaine, souvent certifié par des démarches de haute qualité environnementale (HQE).
État des lieux : l'équation carbone au pied du mur
À l’échelle mondiale, le secteur représente encore 34 % des émissions mondiales de CO₂ et 32 % de la consommation énergétique globale. “ Parmi les matériaux de construction, le ciment et l’acier sont à eux seuls responsables d’environ 18 % des émissions de carbone mondiales.” précise Fabienne GOUX-BAUDIMENT, directrice du cabinet de conseil proGective.
En France, la situation est tout aussi critique :
- Le bâtiment pèse 43 % des consommations énergétiques annuelles,
- 23 % des émissions de gaz à effet de serre.
Les données récentes de la transition écologique le montrent : la baisse de ces impacts n’est ni automatique ni linéaire. Elle dépend étroitement des politiques publiques (à l'instar des normes NF ou de la trajectoire définie par les accords de Paris), des capacités industrielles et de l’acceptabilité sociale des transformations engagées.
Quels avantages à la construction durable dans notre filière ?
Pour un décideur de la filière, engager un projet d'éco construction ne relève plus de la simple conformité réglementaire ponctuelle. C'est une logique d'arbitrage de valeur à long terme.
• Une valorisation économique et patrimoniale réelle
L’un des grands avantages de la construction durable réside dans la création d'une "valeur verte". Un ouvrage performant et adaptable est considéré comme moins risqué par les investisseurs. Il conserve sa liquidité et son attractivité sur le marché, quand les actifs obsolètes subissent une décote immédiate.
• La maîtrise à long terme de la consommation d'énergie
En optimisant l'efficacité énergétique, on immunise le patrimoine contre l'instabilité chronique des prix de l'électricité et du gaz. Face aux crises de l'énergie, la sobriété devient un actif hautement stratégique.
• Un levier majeur de différenciation commerciale
Proposer des bâtiments durables, c'est répondre à une exigence croissante des donneurs d'ordres publics et privés. Intégrer les critères ESG dès la conception permet de remporter des marchés là où l'offre traditionnelle est désormais exclue.
Les éco-matériaux : l'avenir de la structure
Pour réduire l'impact environnemental de la construction, la transformation de la filière repose en grande partie sur l'utilisation de matériaux durables et bas-carbone. L’objectif est de réduire l’énergie grise, c’est-à-dire la quantité totale d’énergie mobilisée sur l’ensemble du cycle de vie du bâtiment (de l’extraction au recyclage).
Le paysage des matériaux de construction durable se redessine :
- La construction ossature bois qui s'impose par sa capacité de stockage du carbone et sa rapidité de mise en œuvre.
- La brique de terre crue, matériau à très faible empreinte énergétique, qui revient au cœur des projets pour ses excellentes propriétés de régulation thermique.
- Les isolants biosourcés et les bétons recyclés permettent de valoriser les flux de l'économie circulaire en réintroduisant les déchets de démolition dans le circuit de production.
Quelles sont les innovations de demain pour répondre aux exigences de la construction durable ?
La construction écologique de demain dépasse le simple choix des composants : elle réinvente l'intelligence du bâti et la gestion des ressources.
- Les bâtiments à énergie positive (BEPOS) : grâce à l'intégration massive des énergies renouvelables (solaire photovoltaïque, géothermie), le bâtiment ne se contente plus de moins consommer : il devient producteur d'énergie pour son quartier.
- La gestion circulaire de l'eau : les systèmes de récupération d'eau de pluie et de traitement des eaux grises sont désormais intégrés dès l'amont pour faire face aux stress hydriques à venir.
- La modularité et le jumeau numérique : concevoir des espaces réversibles, capables de changer d'usage (passer de bureaux à des logements sans démolition), grâce à une modélisation fine du cycle de vie.
Les impacts sur les secteurs connexes à la filière Construction
La transition vers un modèle bas-carbone redéfinit profondément les règles du jeu pour l'ensemble de notre écosystème. Le Quadrant explore ces mutations :
• Évolution des risques sur le marché assurantiel : le nouveau visage de la sinistralité
Pour un assureur, le changement climatique constitue un risque physique immédiat : l’intensification des aléas (retrait-gonflement des argiles, inondations) provoque une sinistralité plus fréquente et coûteuse. Mais l'éco construction induit aussi de nouveaux facteurs de risques :
- Risque de transition : des cadres réglementaires et contractuels en évolution rapide qui peuvent générer des litiges de performance ou des situations de non-conformité.
- Risque systémique : des bâtiments de plus en plus interconnectés et pilotés, ce qui accroît les dépendances aux logiciels et aux réseaux, ouvrant la voie à de nouvelles défaillances techniques.
• État des lieux à l’international : des priorités contrastées
Selon le Baromètre international de la Construction Durable, les approches diffèrent selon les continents. L’Europe se focalise sur la rénovation énergétique massive, l’Amérique du Nord sur la maîtrise des coûts, tandis que l’Afrique et l’Asie-Pacifique placent la résilience climatique et l’adaptabilité du bâti au centre de leurs préoccupations.
• Le cadre réglementaire : de la performance thermique à la trajectoire carbone
En France, la transformation de la filière est dictée par un arsenal normatif qui redéfinit les standards du marché. Le passage de la RT2012 à la RE2020 marque un changement de paradigme fondamental : on ne calcule plus seulement la consommation d'énergie en exploitation, mais l’empreinte carbone globale du bâtiment sur l'ensemble de son cycle de vie, de la conception à la démolition.
Ce cadre s'appuie sur une hiérarchie de normes et de distinctions : les normes (RE2020), les labels et les certifications (HQE, BBC, ISO).
• La construction durable vue par les usagers : la révolution de la valeur d'usage
Le bâtiment éco responsable transforme radicalement la relation client. Les acquéreurs ne jugent plus un ouvrage sur sa simple conformité technique à la livraison, mais sur ce qu'il leur coûte et leur apporte dans le temps : maîtrise réelle des charges, confort thermique lors des canicules, facilité de maintenance… La durabilité devient ainsi un argument commercial majeur, mais aussi un facteur potentiel de contestation si les performances réelles divergent des promesses initiales (performance gap).
• Vétusté des copropriétés : l'impasse du "zéro démolition"
Le vieillissement des immeubles construits dans les années 1960-1970 pose un problème critique : manque d'entretien, équipements obsolètes et copropriétaires en difficulté financière. Face aux politiques européennes et nationales de "zéro démolition", comment réhabiliter un parc structurellement dégradé sans faire exploser les coûts ?
• Contraintes territoriales : les limites de la performance technique
Un bâtiment aura beau être parfaitement éco responsable, sa performance intrinsèque ne suffira jamais à compenser des choix territoriaux défavorables (zones inondables, recul du trait de côte). Les choix d'aménagement passés créent une contrainte durable. Dans un contexte marqué par la loi Zéro Artificialisation Nette (ZAN), la rareté du foncier sûr redéfinit complètement la géographie des projets.
Les contraintes : piloter notre activité dans un contexte de contraction économique
En France, la trajectoire de la transition écologique se heurte à une contrainte conjoncturelle et économique d'une grande rigueur. Les mises en chantier de logements neufs ont reculé d’environ 25 à 30 % entre 2022 et 2024 et les permis de construire ont atteint leur plus bas niveau depuis plus de vingt ans.
Même le marché de la rénovation est en retrait, marqué par une baisse des chantiers sous l’effet de la hausse des coûts et de la fragilité financière des ménages. Pour les entreprises du secteur, l’équation est complexe : vous devez investir dans la formation, modifier vos pratiques et adopter des solutions éco responsables au moment même où vos volumes baissent et vos marges se tendent.
Cap 2050 : vers une gouvernance systémique de la construction
La transition exige un changement radical de logiciel : un passage d'une logique de livraison à une logique de cycle de vie complet.
Pour maintenir le cap des objectifs climatiques sans rompre l'équilibre économique de vos structures, la prospective nous dicte trois orientations majeures :
1. Anticiper les arbitrages dès l'amont : puisque les marges de manœuvre s’éteignent une fois le chantier lancé, la durabilité doit piloter les choix financiers et contractuels initiaux.
2. Penser le bâtiment dans son écosystème territorial : la résilience de la maison ou de l'immeuble de demain dépend de son interaction avec les réseaux d'énergie locaux, la supply chain circulaire et les risques géographiques réels.
3. Faire de la valeur d'usage la priorité absolue : c'est en plaçant le confort réel, la durabilité technique et la facilité d'entretien au cœur des projets que l'on obtiendra l'adhésion des usagers et la rentabilité des investissements.
En matière d'environnement, le bon sens n'existe pas : seule une approche méthodique, collaborative et lucide face aux risques permettra à la filière de construire le futur.
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